Pratiquer et apprendre la psychologie du Bouddhisme tibétain et du Boeun

Enseignement laïc par Pascal Treffainguy

Quelle relation ?


 

 

Lorsque l'on entre en contact avec un enseignement du Bouddhisme, il n'est pas facile d'y voir clair. Si la philosophie et les pratiques nous parlent, selon l'école avec laquelle nous entrons en contact, il convient tout de même de savoir que la doctrine du Bouddha a connu de grandes évolutions, voire des remaniements profonds. Aucune école à ce jour ne peut se réclamer comme étant "le Bouddhisme originel", ni établir une filiation historique exacte d'un point de vue scientifique. 

 

Si de nombreuses voies ont disparu, comme les branches d'un arbre élagué, le Bouddhisme se présente actuellement sous diverses formes : 

- l’enseignement originel du Bouddha (dit des "Trois Corbeilles"), qui est une didactique complète permettant de sortir par ses propres moyens de la souffrance (on parle alors de voie des "réalisateurs solitaires" ; ces derniers ne constituant aucun groupe de pratique permanent) ; 

- les lignées de transmissions, qui ont repris des éléments extérieurs au Bouddhisme des origines et/ou ont développé des points particuliers de la doctrine (il s'agit de la double voie des "auditeurs" du Petit Véhicule et de celles des "pratiquants" du Grand Véhicule, formant ainsi des communautés, plus ou moins sectaires, ainsi que parfois une religion à part entière, à l'image du Catholicisme romain). 

  

On compte quatre lignées de transmissions : 

- celle du Petit Véhicule, présente en Asie du Sud-Est, où le Bouddhisme est une philosophie monastique de vie  (la société est composée de deux communautés : - celle des renonçants ou réalisateurs solitaires vivant l’idéal proposé par le Bouddha avec les règles formulées par ce dernier et à sa suite ; - celle des laïcs ou "auditeurs", qui font une bonne action en aidant les renonçants) ; 

- celle du Grand Véhicule, disparue en Inde mais présente au Japon, en Chine, en Mongolie et dans l’Himalaya (le Bouddhisme y a alors été reformulé pour devenir une religion, la société traditionnelle l’utilisant comme telle, comme dans le cas du Christianisme, pour imposer des pratiques collectives et individuelles à portée éthique, et asseoir le pouvoir du clergé et de l'Etat) ; 

- celle du Véhicule de Diamant, présente au Tibet et au Japon, qui consiste à transformer les passions en moyens d'Eveil et de Libération (la tradition ascétique indienne des « yoga » y est réintroduite, malgré la position hostile du Bouddha, ainsi que les pratiques tantriques de l'Inde) ;

- celle du Dzogchen, présente dans l'Himalaya, et que l'on retrouve également dans le Zen du Japon (selon ces écoles, l'être humain dispose d'un pouvoir d'auto-libération, qu'il suffit d'éveiller, et qui est l'envers logique du mécanisme cyclique des existences conditionnées).


Le Dzogchen* est à son origine une philosophie de vie du chamanisme himalayen : le « Bön ». Ses concepts (enseignés par Tönpa Shenrab Miwo) étant identiques à ceux postérieurs de l’enseignement originel du Bouddha, la culture tibétaine présente deux formes de Dzogchen, en marge de la religion et de la vie monastique. Il peut être pratiqué comme école chamanique ou voie bouddhique, au choix. Il s'agit alors d'une discipline spirituelle, et non plus religieuse, où la doctrine du Bouddha coexiste avec des éléments culturels et cultuels autochtones. La source historique de ce chamanisme est désignée par les pratiquants comme étant la Mésopotamie, et notamment un peuple mythique appelées "Yi", des "Occidentaux à la peau blanche", que les Chinois indiquent étant également à l'origine de leur civilisation** (notamment du Yi-Tching, le Livre des Sagesses).  

  

Avant la révolution culturelle chinoise, qui a balayé le système de féodalité organisé par les religieux à leur bénéfice, le Dzogchen bouddhiste s’adressait principalement à des dignitaires de haut rang du clergé tibétain, souhaitant « réaliser » la spiritualité proposée par le Bouddha Sakyamouni et "fuir l'hypocrisie et la corruption des religieux". Il intéressait également certains laïcs, en particulier les membres de l’aristocratie (ou « nGakpa »), pour qui il faisait office de tradition ésotérique. Nous nous inscrivons dans cette lignée, considérée par les religieux fanatiques comme une hérésie, et qui n'a jamais été inquiétée par le communisme chinois. On parle alors de « pratiquants de la folle sagesse », dont les grandes figures furent Patrul Rimpoché ou Padmasambhava ; ainsi que certaines existences du Dalaï-Lama. 

  

Chögyam Trungpa, un grand maître tibétain, décrit cette folle sagesse comme un état d'esprit innocent, comparable à l'aurore, ou encore une forme d'Eveil spirituel d'une fraîcheur étincelante. Dans un ouvrage éponyme, tout en retraçant la vie de Padmasambhava - le yogi indien qui introduisit le bouddhisme au Tibet -, il met en lumière le principe de la folle sagesse, conçu comme point inaugural d'un voyage spirituel étourdissant. 


Diverses techniques permettent d'atteindre l’état de spontanéité naturelle ou Dzogchen, qui est une manière de concevoir l’état de Bouddha parfaitement éveillé et réalisé. Une des classifications, qui est consacrée depuis, a été élaborée par Naropa, un célèbre pratiquant indien (1016-1100). Elle est reprise dans le tableau qui suit :

Yoga 

Objectif

État de conscience 

de la Chaleur interne 

Brûler les traces (samskara) sur le corps subtil, conditionnant la conscience, dans le but d'obtenir l'Eveil puis la Délivrance.

Méditation 

du Corps illusoire 

Réaliser que l'existence est un état de limitation de notre nature fondamentale, et que cet état, tout comme le monde qu'il permet de percevoir, est comme une hallucination. 

Veille 

de la Claire Lumière 

Percevoir notre nature fondamentale sous une de ses manifestations, la luminance, et de là concevoir l'existence comme une mise en sommeil de certaines de ses possibilités de manifestation. 

Sommeil profond 

du Rêve 

Réaliser que ce sont les traces subtiles inconscientes qui nous conditionnent et nous maintiennent dans le cycle des existences, et de là visualiser des formes en antidote, dans le but de neutraliser ces traces et d'obtenir la Délivrance.

Rêve 

de l'État intermédiaire 

Maîtriser le processus de la mort pour en faire un moyen de Libération, puis de Délivrance.

Entre mort et renaissance 

du Transfert de conscience 

Maîtriser le processus de renaissance pour en faire un moyen de Libération, puis de Délivrance.

Au moment de la mort 

 

Les trois premières techniques sont considérées comme incontournables : la méditation assoit une discipline de vie, qui peut être transposée dans la vie ordinaire, jusqu’à ce que le pratiquant réalise que son existence toute entière n’est qu’un état de sommeil profond de sa conscience. Désirs, croyances et ambitions sont alors vécus (de manière imagée) comme les distractions d’enfants jouant dans une maison en feu. Si certes ils peuvent paraître plaisants, selon un point de vue mondain ; d’un point de vue ultime, ils ne sont qu’expériences névrotiques. On rejoint ici la conclusion du Bouddha la nuit de son Eveil : l’existence toute entière n’est que souffrance (« samsara »), dont il est possible de chercher la cessation dans l’extinction totale (« nirvana »).

 

Il ne s’agit pas ici d’une sorte de pessimisme, dont l’issue serait un suicide ritualisé. Au contraire, le message du Bouddha nous invite à sortir d’un état de conditionnement latent pour atteindre un état de libération totale, où l’être peut s’exprimer dans la plénitude de sa nature fondamentale. Enfermés dans le cycle des morts et des renaissances, comme nous le sommes, le message du Dzogchen conduit à nous placer selon un autre point de vue : celui de la Réalité ultime. En effet, derrière notre masque mondain se cache une "nature fondamentale", qui est l'état de Bouddha, commune à tous les êtres sans distinction. Cette nature n'est pas affectée par la souffrance et les jeux de polarité ; c'est là l'intérêt de la réaliser. 

 

Ainsi conçue, notre vie est alors un des aspects de la grande vie universelle, une goutte d’eau dans l’océan de la conscience totale. Tout narcissisme, tout attachement et tout égoïsme peuvent être abandonnés sans peur, au profit d'une existence exempte de toute influence conditionnante du passé, du présent et de l’avenir. Surgit alors l’état de spontanéité intégral, ou Dzogchen, où la réalité elle-même est conçue comme un mirage éphémère.

 

La science ne démontre t-elle pas que la matière est un des états du réel, provisoire et instable ? Les yogas du Rêve, de l’Etat intermédiaire et du Transfert sont alors des disciplines mineures, mais néanmoins utiles, où le caractère illusoire de nos conceptions mentales et de nos réactions émotionnelles est démasqué. Nous croyons à un monde statique, alors que nous sommes sur un nuage poussé par le vent. De même, notre moi est une sensation éphémère, que le Dzogchen invite à dépasser. Pour y parvenir, l'initiation est nécessaire. Elle augure un cycle de libération spontané, caractérisé par sa facilité. La vie devient alors un yoga et le terrain même de l'expérience de l'Eveil et du Nirvana. 

 

A côté de ces mécanismes spontanés, l’étude purement intellectuelle de la psychologie bouddhique tantrique débouche sur un champ de possibilités de Libération, où le rôle de l’enseignant est de transmettre un Eveil dans la lignée du Bouddha. Dès lors, toute idée de maître (ou Lama), de religion ou encore de rituel peut être abandonnée : la vie devient le champ d’expérience et le Dharma (l’enseignement) du Bouddha opère comme une clef.

 

Libres de toute illusion, nous pouvons aborder les difficultés de l’existence et le moment de notre mort avec paix. Tout ceci existe certes, mais de la même manière que nos rêves nocturnes nous transportent dans des univers variés, tous aussi illusoires. On rejoint ici le mythe platonicien de la Caverne, où le monde est vécu comme un simple jeu de la conscience.

 

L'idée du Dzogchen est d'introduire un retournement intérieur, qui nous permet de ne plus vivre comme des spectateurs d'un film croyant se trouver dans l'écran même. Nous "sortons la tête du guidon", pour prendre de la distance, puis nous libérer de nos expériences. Nous gagnons alors en spontanéité, nous cessons de faire souffrir autrui et la souffrance nous abandonne elle-même. Si l'expérience du cheminement du Bouddha constitue un exemple à suivre, et sa figure un modèle de réussite, nous devrons les abandonner comme le fait un patient de ses remèdes, une fois la santé rétablie. C'est ainsi que le Sûtra du Coeur, un texte central du Bouddhisme, invite à aller au coeur de la doctrine et de ses concepts, puis au-delà ... et même au-delà du par delà : sur les rives de l'Eveil. 

 

Evidemment, ce chemin - en apparence facile - n'est pas du goût de tous. Le masque social, y compris celui de religieux ou de maître spirituel, a des avantages dans la vie communautaire. Toutefois, parce qu'il suscite une identification erronée, il est une entrave au processus de libération. Le Dzogchen impose un dépouillement de tout artifice, y compris en continuant à jouer le jeu social, et met son pratiquant au pied du mur : Suis-je prêt - ici et maintenant - à la cessation promise par le Bouddha (le Nirvana) ? Ou, au contraire, mon intention est-elle de différer la prise de décision et continuer à tourner dans le cycle des renaissances ?

 

Telle est la question que posait le Bouddha à sa communauté de renonçants, et dont le Dzogchen se fait l'écho. Si la réponse est affirmative, le processus de Libération se met en marche et l'enseignement du Bouddha est progressivement réalisé. Si la réponse est négative, le Dzogchen nous renvoie à notre infantilisme. Libres à nous alors de mépriser les pratiquants ou de les diaboliser, ils sont un miroir face à notre conscience. Nos sarcasmes et nos critiques ne renvoient qu'au caractère risible et contestable de notre choix. 

 

Dans la société hymalayenne, le "Dzogchenpa" (praticien du Dzogchen) était un être ordinaire, sans statut spécifique. Qu'il soit moine ou roi, riche ou mendiant, jardinier ou boucher, son rôle était d'être à notre disposition pour aborder ce choix. L'entretien préliminaire, avec lui, avait pour objet de réaliser que la vie humaine présente deux aspects :

- d'un côté, elle est une limitation de notre nature réelle (notre état de Bouddha), et donc une "privation" ;

- d'un autre côté, au sein des innombrables modes de limitation (puisque tous les êtres sont dotés de l'état de Bouddha), l'existence humaine est celle qui est la plus favorable à l'Eveil spirituel et à la Délivrance du cycle des limitations. Elle est donc un trésor incommensurable. 

 

Le second entretien avait un caractère initiatique, c'est à dire qu'il avait pour fondement la transmission d'une expérience. Contrairement à la voie mystique, qui peut conduire à la folie, la voie initiatique est un chemin balisé et sans grand danger. La première des bornes, dans le Dzogchen, est de conduire le pratiquant à l'expérience de la vacuité. L'instant fugitif de conscience, que constitue l'initiation, est la base du travail d'auto-libération ainsi initié.

 

Par la suite, à l'aide d'enseignements ciblés ou sans l'aide d'aucun enseignement, le praticien s'émancipait des limitations et son état d'Eveil se stabilisait spontanément. La vie devient ainsi le terrain de l'Eveil et la pratique spirituelle, elle-même. Même si nous perdons alors en apparence en confort mental et émotionnel, puisque nos illusions (de "moi-je" et de possession éternelle) sont sapées à la base, nous gagnons en échange en liberté. Nous acceptons ce qui ne peut être changé ; nous avons la force de changer ce qui peut l'être ; et nous avons la sagesse de distinguer l'un de l'autre. 

 

Le rôle de l'enseignant de Dzogchen est ainsi de poser un choix, de transmettre une expérience et d'initier un processus ("tourner la roue du devenir"). Le reste va s'accomplir de lui-même spontanément ; sa présence n'est même plus nécessaire. Les enseignements ne sont alors que des explications logiques et rationnelles, nous permettant de comprendre les événements de notre vie. Nous pouvons donc nous en dispenser, étant observé que les étudiants les réalisent de toute manière par eux-mêmes.

 

C'est à ce titre que le Dzogchen est considéré comme une voie "abrupte" et "immédiate" ; contrairement aux autres formes de transmissions du Bouddhisme, qui sont plus progressives, les enseignements élevés y étant gardés secrets et leur dévoilement s'opérant par paliers successifs, voire sur plusieurs existences. On a dit du Dzogchen qu'il était le "mécanisme retour" de celui passé qui nous a conduit de notre état de Bouddha à une existence conditionnée. Son invitation est donc un retour à notre véritable essence, exempte de toute limitation subie. Sa méthode de Libération est donc tout aussi naturelle. Toutefois, elle nécessite un regard adulte sur la condition humaine, excluant tout pessimisme et toute illusion de confort. 

 

 

Notes.

Le Dzogchen (tibétain : རྫོགས་ཆེན་, rdzogs chen, contraction de "rDzogs pa chen po" ; sanskrit: "Mahâsandhi"), « grande perfection » ou « grande complétude », est un ensemble d'enseignements et de techniques d'Eveil spirituel du Bouddhisme tibétain, basé sur des transmissions à l’origine ésotériques des courants du Bön et des Bonnets rouges. Adopté à titre personnel par le 5e Dalai Lama, il a aussi inspiré le 3e Karmapa. La Grande Perfection est également connue sous le nom d'Ati-yoga (yoga extraordinaire) ou Mahâ-ati. Cet enseignement, tout comme le Mahamudra des Bonnets jaunes, prétend se situer au-delà des Sutras et des Tantras, et donc constituer un Véhicule ("yana") du Bouddhisme en soi, au delà des trois Véhicules traditionnels (voir plus haut), qu'il peut toutefois utiliser comme des moyens auxiliaires. Son principe est l'autolibération spontanée des passions ; et non leur transformation comme dans le tantrisme. Il présente par là certaines analogies avec le Bouddhisme Chan de Chine (ancêtre du Zen japonais), qui d’ailleurs tenta de s’implanter au Tibet avant d’en être chassé. On pourrait dire que le Dzogchen est une voie directe, située au-delà des causes et des effets.

** Selon les annales dynastiques chinoises, quand les Scythes-Tokhariens, que les Chinois appelaient Yueh-chih, furent vaincus par les Huns de langue turque ou Hsiung-nu sur les frontières occidentales de la Chine, au nord du Tibet, au second siècle avant J.C., un groupe de langue iranienne, dont les membres grands et blonds s’enfuirent au Tibet oriental, c’est-à-dire dans le Kham et l’Amdo, où, jusqu’à nos jours, ils constituent une partie de la population khampa parlant tibétain. Un autre groupe, plus important alla vers l’ouest, dans la région au nord du Zhang Zhung. Ils auraient alors introduit ce que nous appelons Dzogchen dans ces régions, leurs croyances conjuguant tradition bouddhique originelle et conceptions grecques et zoroastriennes. Le Dzogchen serait donc un pur produit occidental, ou tout du moins indo-européen. 

 

Presse : http://lequotidien.editpress.lu/politique-et-societe/3185.html